Égalité
et Droit dans le Monde Actuel*
par
W. B. Allen
Harvey Mudd College
Claremont, California USA
La question se
posera tourjours de savoir comment les États-Unis doivent se présenter au
monde. Je voudrais suggérer une
réponse. Les principes constitutifs des
États-Unis étaient l’égalité et le
droit, un “droit” au singulier plutôt qu’au pluriel parce qu’il arrive que la
forme plurielle dérive souvent du fait des revendications égalitaires
proclamées comme doits. Certes, il y a
un droit synonyme de revendication; mais il y a aussi un droit transcendant et
donc singulier. Or, les revendications,
aussi nombreuses que les individus et que leurs penchants, se multiplient à
l’infini. Donc, il est nécessaire de
distinguer le droit des réclamations égalitaristes.
Il y eu aux
États-Unis une évolution dans le sens de l’égalité qui tend à séparer de tout
droit transcendant et, par extension, de tout principe éthique. Afin de
comprendre le sens de cette évolution, il faut reconstruire le statut
originaire de l’égalité et du droit lors de la fondation des États-Unis.
L’égalité qui
fut à la base du consentement des gouvernés était un principe moral. Elle correspondait naturellement au self-government. Le concept de self-government, à son
tour, dérivait d’une conception du droit ou d’une façon d’agir suivant laquelle
la conduite de tout individu pourrait être caractérisé comme réglée, déréglée,
ou sujette au governement d’un autre.
Donc, l’égalité originelle de la Déclaration d’Indépendence
s’appliquait universellement aux êtres humains; elle établissait les limites de
la conduite éthique des hommes en societé; et elle reflétait un droit
transcendant (les lois de Dieu et de nature) à la lumière duquel les individus
étaient porteurs de «certains droits inaliénables.» Le principe organisateur de la Déclaration d’Indépendence,
à savoir que «tous les hommes ont été crées égaux,» est, en somme, un principe
hiérarchique et moral.
Depuis
l’époque où le préambule de la Constitution américaine a été ratifié,
l’Amérique est devenue une fédération de plusieurs races et mentalités. Cependant, elle rest le pays du droit où la rule
of law vaut pour tous et non pour un sel ou pour quelques-uns aux dépens
des autres. C’est un pays démocratique,
où l’idée du gouvernement par la majorité comprend la justice pour tous. La majorité, c’est un expédient républicain
et sacré; elle ne se confond pas avec une caste ou une classe. Mais, si les Américains parlaient d’une
majorité qui ne serait pas la voix de la liberté républicaine, mais celle d’un
groupe s’opposant aux autres groupes dans la société, ils pervertiraient leur
propre tradition. Ceux que défendent
les votes par race ou par sexe portent ombrage au républicanisme. Ils font
plus: ils attisent les antagoismes: race contre race, homme contre femme, foi
contre foi, sans moyen de les réconcilier.
Parce que les
tensions de la vie contemporaine en Amérique suscitent de telles épreuves, et
parce que ces épreuves traduisent l’évolution des conceptions de l’égalité et
du droit, il faut en reformuler la conception première pour parvenir à analyser
facilement le monde actuel
De l’égalité
ancienne à l’égalité moderne
Ceux
que ont étudié Aristote savent comment l’idée d’égalité arrive au centre de la
réflexion politique—ancienne ou moderne.
Il faut rappeler aussi que la distinction entre nature et convention
signifiait que l’excellence politique ne pouvait pas se réaliser dans un régime
réel. La capacité de gouverner qui
appartient à la sagesse ne peut s’en remettre à la force. Dès lors, la sagesse s’en remet au moderne
principe démocratique du consentement qui implique l’égalité morale des
citoyens.
Pour
les Anciens, l’égalité morale n’était pas la source de la politique, mais elle
fournissait le moyen décisif de donner une direction sage à la politique. Il n’était dès lors nullement contradictoire
d’en appeler à l’idée de consentement et, en même temps, d’accepter l’esclavage
à condition qu’il ne soit pas fondé sur l’intérêt ou la passion. L’idée de consentement dérivait de la
décourverte du droit de nature et de son corollaire, à savoir qu’il n’est pas
prescriptible.
Chez
les Modernes, la loi de nature, fondée dans la raison ou dans la conscience
humaine, domina la conception de l’égalité; ce qui provoqua un tel changement
de son sens que le consentement devenait plutôt source de la politique que le
moyen d’accomplir la justice. En conséquence,
la justice s’exprima comme principe dérivé et non comme un principe fondateur
de la vie politique. Ce changement est
remarquablement décrit par un texte classique du droit américain, Higher Law
Background of American Constitutional Law par Corwin.[1] Pour cet auteur, l’acceptation de la
constitution américaine est ce qu’en termes hégeliens on peut appeler le moment
de l’Absolu—le sommet des pensées et des pratiques qui commencèrent avec la
découverte de la difference entre nature et convention.
En
somme, le développement des standards universels entourait de suspicion tout
régime reel. La pensée ancienne indiqua un seul régime parfaitement en accord
avec la nature. Tandis que les homes,
en tous lieux, pouvaient honorer les exigencies minimales de las société, nulle
part ils ne pouvaient honorer ses exigencies maximales. Donc, les hommes se trouvés égarés moralement
entre leurs exigences politiques, d’une part, et la réalisation du bien,
d’autre part. C’est dans cet entre-deux
que fonctionne la politique telle que nous la connaissons. Le triomphe du conventionnalisme, voire du
l’impossibilité de traiter la problématique politique selon les requêtes d’un
esprit ou d’une volunté communs.
Toutefois,
la sagesse peut contribuer à la bonne gestion de la vie pourvu que la vertu
l’établisse, c’est-à-dire quand le droit la régit confornément à des
prescriptions éthiques. Mais celles-ci
ne s’inscrivent que par hasard dans un ordre rationnel.
Les
opinions des sages sont en effet dictées par la nature elle-même. La découverte de la loi de nature sauvait
les hommes de toute compromission. Les
régimes politiques ne devaient pas résulter d’accidents imprévus[2],
mais se fonder sur l’idée de consentement conforme à la loi naturelle
universelle, tout homme sensé devant obéir aux dictamina de la nature.
Ce
modèle politique fut attaqué par Machiavel, Bacon, Hobbes, Spinoza, Locke,
etc. Néanmois, Corwin insiste:
l’égalité et le consentement restaient au centre de la loi de nature. Mais, avec eux, celle-ci change de sens:
elle ne s’addresse plus à l’âme individuelle, mais devient une règle générale de
l’univers[3]. Des lois descriptives remplacent des lois
prescriptives. Les lois descriptives révèlent la vie humaine telle qu’elle est;
par conséquent, elles donnent un autre fondement à la légitimité. La société humaine est légitime quand elle
est constituée comme le sel moyen d’assurer les fins de la vie humaine.
En
ce pointe, Corwin oppose la loi de nature selon Locke à la Constitution
d’Angleterre que l’a élaborée Coke. Il
insiste sur l’universalité des droits soulingnée par Locke et rappelle ce que
fut le glissement d’un droit objectif aux droits hétérogènes—«those rights
which are implied in the basic arrangements of society at all times and in all
places».
Plus
important encore, Corwin insiste sur le fait que c’est l’abandon d’une méthode
historique—le stare decisis de Coke—que Locke déplore et il rappelle
qu’auncune considération historique n’en peur rendre compte. Selon Corwin, il ya a en cela les racines
d’un conflit éventuel entre les principes des rules of law et de la popular
sovereignty, les premiers s’exprimant par la soveraineté
parlementaire. Il y a là quelque
obscurité car il n’est pas du tout évident qu’en appeler au droit de nature ou
à un droit transcendant—même devenu descriptif—puisse rendre compte de la lutte
entre la suprématie législative et la sourveraineté populaire. Ce, qui manque, ici, sans doute, c’est le
contrat social, préfiguration de la distinction entre État et societé.
Mais
une nouvelle question surgit: le consentement appartenant au droit de la nature
obéit-il au même principe que le consentement requis par le contrat
social? Le consentement selon Locke
fournit les conditions minimales de la société, mais Locke semble aussi en
restreindre les objectifs aux conditions minimales. Donc, la découverte des droits individuels (strictement déduits
des lois naturelles) appartient à un système d’intérêts sociaux et à un horizon
moral. Mais si l’intérêt principal est de préserver soi-même sa vie,—ce minimum
devient un maximum.
Or,
il ne faut pas de sagesse que n’en possède en principe aucun homme pour
comprendre un tel propos. Aussi, come
guide de l’action humaine, cette loi de la nature peut-elle acquérir la force
d’une première loi positive—la seule dont l’obéissance soit garantie par
la nature. Au nom de cette loi, les
hommes peuvent en appeler aux autres lois qui lui sont subordonnées. Cela explique, sans doute, purquoi la
résistance à l’agression est un enjeu universal.
Résumons
l’argument: l’idée de consentement prenait de l’importance chez les Anciens
quand celui-ci opposait la force et la sagesse (ou la révélation) et
constituait une alternative au conventionnalisme. Ce fut seulement quand le consentement s’identifia avec la raison
qu’il devint la source exclusive de la légitimité politique. Il était donc comme une loi au dessus de la
loi ordinaire.
Le
surgissement du droit et la démocratie
Tournons-nous
vers Tocqueville pour comprendre comment s’est développée l’égalité comprise de
cette façon. L’analyse qu’il donne du
XVIIIe siècle éclaire les pratiques et les dilemmes contemporains ainsi
que les habitudes d’esprit et de caractère qui les commandent. Dans le premier chapitre de La démocratie
en Amérique, Tocqueville montre comment la nature ou les circonstances
anticipèrent l’arrivée du régime de l’égalité en Amérique du Nord. Le second chapitre explique les disposition
politiques ou constitutionnelles qui ouvrirent les voies au régime de
l’égalité. Le chapitre trois décrit les
conditions sociales du régime de l’égalité, de façon à en révéler les pratiques
poltiques. Tocqueville accomplit les
objectifs du chapitre Ier en expliquant par les circonstances
naturelles et le climat les usages différents des indigènes américains et des
pionniers européens. Un deuxième
contraste oppose les Européens du nord à ceux du sud. La conséquence des deux contrastes est de valoriser les causes
morales et politiques beacoup plus que les causes naturelles et le climat.
Partant
des réflexions du chapitre Ier, nous pouvons hausser le nouvel
Américain au niveau d’un paradigme pour l’étude de la nature et de l’origine
des causes morales et politiques qui ont fondé la civilisation
démocratique. En premier lieu,
Tocqueville a observé le comportement des pèlerins Européens presque à l’état
de nature. Donc, il a saisi chez eux
les différences et les conflits. Le
conflit le plus patent tournait autour de ce que le Président Ford appela autrefois
la question de la «qualité de la vie» plutôt que le vivre simple—le débat
[portait sur la question de savoir comment agir et non simplement sur le
droit d’agir. En la circonstance, le
pionniers montrèrent de hauts égards envers leurs concitoyens, révélant ainsi
leur sens de la valeur morale. Ils
s’attachèrent au consentement en raison de sa valeur morale; mais il leur
manquait une théorie des droits de l’individu.
Le
paradoxe de la législation américaine de l’ère pré-révolutionnaire fut donc la
recherche d’objectifs plus ou moins aristocratiques, voire utopiques, par des
moyens démocratiques. Il est toutefois
évident que, selon Tocqueville, les moyens démocratiques prévalaient de manière
décisive sur les objets aristocratiques.
Il ne voyait pas en ce phénomène un égarement (on peut lui demander
pourquoi, mais cela n’est pas mon propos). Il suggérait seulement, mais
fortement, que la piété des commencements était la conservation que s’associe à
la constitution démocratique et à son insistance sur l’égalité des droits. Un peuple qui s’étudie est bien civilisé,
mais il n’est pas pour autant forcément honnête avec soi-même.
Dans
le chapitre III de La Démocratie en Amérique, Tocqueville dévoile les
racines de l’idée de la détermination d’une condition sociale par les lois
politiques ou constitutionelles—en quelques sort «l’esprit» des lois. Or, Tocqueville trouve l’esprit des lois Amérique
en analysant les changements suvenus dans les lois de l’héritage,
principalement en ce qui concerne la primogéniture et la substitution: cet
esprit est l’égalité. Ainsi se révèle,
dit-il, la progression de l’égalité parmi les citoyens.
Ces
trois premiers chapitres De la Démocratie en Amérique se développent
selon trois niveaux, chacun d’eux étant construit sur le précédent, et tous
ensemble constituant la fondations théoritique de l’ouvrage entier. Le chapitre Ier assigne aux lois
un fondation naturelle et universelle que nous pouvons considérer comme valable
non seulement en ce qui concerne l’Amérique, mais pour toute la vie
politique. Ensuite, Tocqueville
considère les origines particulières er morales du régime américain. Enfin, il analyse l’expression des causes
morales en tant que loi politique particulière.
Les Américains
selon Tocqueville
Le premier
chapitre montre d’abord le continent américain dans toute son expansion; ensuite,
est décrite la portion la plus favorable à l’habitat (le territoire continental
des États-Unis); et dernier lieu, Tocqueville dépeint la portion la plus apte à
la vie civile: un région riche, féconde, et protégé, située entre deux grandes
chaînes de montagnes et deux océans. Il
rappelle ensuite comment (le long de la côte Atlantique, qui est exposée aux
elements, au climat rude et dur, et inhospitalière) s’est réellement établie la
vie civile qui, trois cents ans plus tard, s’y perpétue toujours.
Ce
long apprentissage des «efforts concentrés de l’industrie humaine» est une
introduction aux richesses intérieures du pays. Il est très éloigné de l’indulgence des climats tropicaux où les
hommes, séduit par leurs passions, renoncent aux «efforts concentrés»: le
regard sur l’avenir, la preservation de soit-même et du genre humain. Le berceau de l’Amérique, par contre, «avait
été créé pour devenir le domaine de l’intelligence», l’état nécessaire des
«efforts concentrés.» Mais qu’est-ce
que cela veut dire sinon que, simplement, les circonstances—la nature—s’y opposaient
à l’homme et ont dû être domptées?
Cependant,
une autre voie s’est ouverte à l’homme, qui consiste à s’accommoder à la nature
inhospitalière comme à une chose nécessaire ou providentielle. Ce sont les aborigines qui se sont adaptés
d’une telle manière, faisant valoir qu’ils ne se souciaient pas de cette
culture (ni des terres ni des esprits) qui est la marque exclusive de la
civilisation. Les Indiens étaient
répartis dans tout le continent; mais ils restaient trop primitifs pour en
profiter—c’est-à-dire pour le posséder.
La propriété exige une maîtrise de la nature. La consequence fut qu’ils bâtirent une société où chacun s’en
tenait à ses propres affaires, mais où personne ne se souciait du bien humain
en tant que tel.
On
peut se souvenir ici que Thomas Jefferson répondit à la question de savoir si
le climat, en Amérique du Nord, ne produisait pas des créatures généralement
inférieures[4]. Tocqueville, lui, estimait qu’il n’en est
pas ainsi. Hors les vertus morales et
politiques, les Indienns possédaient toutes les qualities humaines. Néamoins, ce sont les causes morales et
politiques qui distinguent une société inférieure d’une société
supérieure. Si bien qu’un people
civilisé s’impose à la mémoire de l’humanité.
Raisonnant
de l’effet à la cause, Tocqueville juge que la Providence aurait pu designer un
people industrieux pour remplacer les Indiens et faire ainsi valoir les
avantages naturels du pays. Mail il
raisonne aussi de la cause à l’effet, et avec des différences. La destruction des Indiens a commencé avec
l’arrivée des Européens. L’Européen qui
a déplacé l’Indien est arrivé en Amérique bien résolu à developper la
civilization. Il a apporté ses théories
pour réaliser sa tâche. L’incertitude
de leur avenir était, dès lors, parfaitement claire.
En
Amérique, donc, on peut voir depuis ses commencements toute l’évolution d’une société. Tocqueville expose cette evolution dans le
chapitre II de son livre: l’égalité, dit-il, en est la fondation morale et politique. Mais comment maintenir la moralité forte dans une démocratie?
D’abord,
les Américains entreprirent de suivre les saintes ordonnances au sujet de la moralité,
s’efforçant d’unir les deux extremes que sont le sectarisme et la liberté
politique. En cela, leur erreur fut
essentialle et non accessoire: «L’infériorité de notre nature [est] incapable
de saisir fermement le vrai et le juste» même dans les circonstances les plus
favorables à l’établissement d’une utopie (en Nouvelle Angleterre, il y avait
au début une démocratie presque «parfaite»).
Nous ne devons pas nous méfier des honnêtes propos des Puritains, mais
plutôt du résultat des appels à la loi de nature en tant que données de la
raison. Cependant, le manque de piété
des Puritains appelait un correctif et exigeait de s’ouvrir aux enquêtes
rationnelles: «C’est la religion qui mène aux lumières.» Les Puritains devinrent tout à la fois
«d’ardents sectaires et des novateurs exaltés». Donc, pour la première fois, toute capacité de gestion politique
fut déniée au christianisme.
Cherchons
ensuite à distinguer entre l’état social d’un peuple et son état
politique. Telle est l’orientation du
chapitre trois de La démocratie en Amérique, dans lequel la loi
politique explique l’état politique tandis que des «faits et des lois réunis»
expliquent l’état social. Dans leur politique,
les Américains laisserèrent d’abord s’exprimer une aristocracie naturelle. En même temps, dans la société, «un certain
niveau mitoyen» prévalait. Dès lors,
tôt ou tard, l’état social devait conformer l’état politique à sa propre
mesure. L’égalité, née hors de la
politique, devait devenir l’âme de la politique.
Tout
le reste de La démocratie en Amérique développe les principes ainsi
élaborés. C’est par eux que Tocqueville
explique le caractère et l’avenir de la démocratie au milieu du XIXe
siècle, non sans signaler l’égalité et la menace de «la tyrannie de la
majorité». A la fin du XXe
siècle, nous sommes amenés à des réflexions quelque peu différentes, qui
découlent directement de la guerre de l’Union Américaine, dans laquelle les
Américains se sont libérés de l’esclavage d’une façon que Tocqueville ne
pouvait pas prédire—c’est-à-dire par une guerre fratricide. Dans ce processus, cependant, les Américains
ont découvert un nouveau (ou peut-être latent) problème: celui de la race. Cela a exigé une ré-élaboration du sens de
l’égalité et du droit, d’où est né le monde politique contemporain.
Le nouveau
sens de l’égalité et du droit
Je
n’ai pas la possibilité ici de parler de tout ce qui se rapporte au changement
de sens de l’égalité et du droit.
Signalons l’essentiel, à savoir l’ensevelissment de l’individu dans le
jeu de la concurrenence sociale, processus qui s’est déroulé au nom de
l’égalité. Ce qui, peut-être, est plus
choquant, c’est que l’évolution, se faisant dans le sens de l’égalité, a
écarté tout droit transcendant de l’individu; l’idée du droit s’est vidée de
référence éthique; l’égalité s’est établie sur la base de préoccupations
matérielles et sociales que, par définition, sont éphémères.
Ainsi,
au milieu de XIXe siècle, Tocqueville avait compris que le
développement américain de l’égalité menaçait de miner l’autorité de la
majorité supplant la force par le principe du consentement. Dans la lutte entre la sagesse et la force,
la tyrannie de la majorité supplante la force par principe du
consentement. Donc, l’égalité qui avait
faire taire la force et avait privilégé la sagesse dans la vie politique, est
devenue à son tour rivale de la sagesse.
Lors même que le citoyen démocratique perdait la conscience des limites
de son propre entendement, la citoyenneté aux États-Unis, n’atteignait néamoins
à sa vérité que dans la démocratie.
Actuellement, tout est
différent. L’égalité sépare les gens au
lieu de les unir. Elle n’a d’autre
étalon que la référence matérielle. La
nouvelle égalité est strictement relative, conditionelle, indépendante de toute
conception éthique, c’est-à-dire des règles de conduite qui s’appliquent par
définition aux individus. La nouvelle
égalité rejette non seulement la sagesse, mais aussi le consentement. C’est une égalité purement positive et
éphémère—une égalité de groupes et uniquement de groupes. Elle se préoccupe de traitement des
individus, de leurs états, sans cependant offrir de guide pour les régler. Quand elle insiste sur leur traitement égal,
il faut bien en entendre le sens, qui est leur double, triple, ou multiple
traitement. Cela veut dire qu’il n’y a
pas une seule règle qu’on puisse applique à tout le monde et donc, qu’il faut
ajuster les régles aux circonstances.
Pour égaliser les états, enfin, il faut des règles différentes pour des
individus différents; il n’y a pas une seule loi qui puisse également les
gouverner tous. C’est donc la pluralité
qui constitue la fondation de la nouvelle égalité.
La
pluralisme contemporaine aux États-Unis differe profondément des premières
idées de l’organisation sociale qui prévalaut à l’ère de la fondation.[5] L’organisation orginaire prescrivait un
processus politique visant à «harmoniser, assimiler, et protéger» les divers
intérêts des parties qui constituaient les treize États-membres de la
Confédération américaine avant 1789.
C’est-à-dire que les fondateurs travaillaient à faire des peuples un
peuple. Donc, les institutions constitutionelle
apportaient la réponse appropriée à la pluralité des vues et des fins dans
l’exacte mesure seulement où la Constitution voulait les coordonner. En effet, une societé dynamique passe par
plusieurs étapes afin d’atteindre son ultime unité. Le pluralisme est une de ces étapes. Pour les Américains, c’étaient les auteurs des Federalist
Papers que avaient élaboré le plus pleinement l’idée de l’unité d’une
nation libre et républicaine—dernier stade du développement politique
pour une societé dynamique.
Le
pluralisme contemporain, par contre, valorise les différences sociales et fait
d’elles des forces hostiles au développement de l’unité ultime. L’enjeu actuel, aux États-Unis, est
d’achever la promesse originelle avant qu’un processus de désintégration
n’aille trop loin pour être arrêté.
Nous cherchons tellement à harmoniser et à assimiler tous les Américains
qu’on n’écoutera bientôt plus les minorités.
Nous espérons quant à nous qu’il sera possible de restaurer l’ambition
des pères fondateurs de faire prévaloir le bien commun sur les intérêts
particuliers.
Nous
avons tous ouï dire que, depuis cent-vingt ans, le pouvoir central (et parfois
celui des États ou des Provinces) tente de gérer une diversité des races et de
culture provenant des quatres coins du monde.
Ce que Tocqueville appelle l’histoire des «trois races en Amérique»
constitue la première ébauche significative d’un examen du problème des races
aux États-Unis, ce que, il y a cinquante ans Myrdal a repris dans son American
Dilemma. Ensemble, des deux interprètes
de la vie politique nous offrent une Amérique que se définit dynamiquement par
son projet d’intégration, d’assimilation, où il importe de «fondre» (le mot est
de Myrdal) les peuples divers en un seul peuple. Les lois et les règlement semblent prendre cet idéal pour base
et, d’ailleurs, toute l’histoire de l’immigration aux États-Unis se caractérise
surtout par le passage des habitants du «vieux monde,» où les hommes
s’inscrivent dans les traces de leurs aïeux, aux espaces vides et larges de
l’Amérique, où ils perdent jusqu’à leur mémoire. C’est une transformation globale, une métamorphose, que s’appelle
the melting pot. Ronald Reagan,
à l’époque de sa présidence, parlait d’un new man—d’un être humain
«rénové».
Je
suis, sur le sujet, sceptique, parce que je ne suis pas certain que l’on puisse
résumer l’Amérique dans l’idée et l’expérience du pluralisme—concept,
d’ailleurs, qui n’a été inventé qu’au début du vingtième siècle.[6]
Je sais en revanche et bien
davantage qu’un toute autre conception avait conduit les fondateurs américains
à adopter la maxime: E pluribus unum.
L’égarement
du XXe siècle
L’existence des classes sociales, du
pluralisme et du «multiculturalisme» constitue chez les Américains un langage
qui a des significations bien plus générales que celles touchant aux rapports
des noirs à la tradition constitutionelle.
Au début du XXe siècle, l’historien Charles Béard publia des
ouvrages soutenant la thèse que les «Féderalistes», et surtout Alexander
Hamilton, défendaient une classe particulière—en générale les «gens de
bien». Béard était apparement plus scientiste
que je ne le suis ici: après avoir examiné une liste des députés de la
«Constitutional Convention of 1787», il les rangeait suivant leurs divers types
de biens.
La division principale dont se
servait Béard fut celle de la «realty» et de la «personalty». Ces vocables désignent des fonds amovibles
et inamovibles, le dernier correspondant aux terres et le premier aux
investissements en actions qui ne deviennent des richesses que par leur transférabilité. Béard pensait que les «Fédéralistes»
(c’est-à-dire les nationalistes) comprenaient pour la pluspart des
propriétaires de personalty.
C’étaient eux aussi que contrôlaient la Constitutional Convention of
1787 et qui, par extension, poursuivaient les intérêts commerciaux de gens
comme eux-mêmes.
Le modèle de Béard était
principalement un effort pour expliquer l’expérience américaine suivant
l’analyse de la politique européenne, politique qui se fonde encore, comme
auparavant, sur les classes et les rangs.
Or, cette politique, ou ce mode d’analyse, avait reçu sa forme définitive
dans l’œvre de Karl Marx au XIXe siècle. L’analyse de Marx suppose
des distinctions entre ce qu’on appelle les prolétaires et la bourgeoisie ansi
qu’un conflit éventuel et nécessaire entre eux. Pour autant que le conflit historique soit un fait scientifique,
il fallait l’appliquer partout au genre humain. Le modèle de Béard a tiré son inspiration de ce «fait
scientifique» et de la croyance qu’il n’existe pas moins en Amérique
qu’ailleurs et que, s’il ne s’y voit pas, c’est que quelque phénomène l’y a
occulté.
C’est dans ce contexte que se situe
la science sociale d’Arthur Bentley, qui nous a offert le terme pluralism
comme descriptor social.
Actuellement, en Amérique, aucun terme n’est plus fréquemment invoqué pour
décrire la vie sociale et politique.
C’est un des ces mots qui est si répandu qu’on n’ose pas douter le
sens. S’interroger sur lui, c’est
manifester une ignorance inacceptable.
Néamoins, nous devons remarquer que, de ce terme récent, le sens est ambigu. Il est donce permis de se demander quels
sont les faits de la vie politique et social américaine qui sont expliqués par
lui.
Bentley tenait un propos semblable à
celui de Béard, quoique moin direct.
Bentley avait constaté que, pour fonder une analyse de la politique
américaine sur des termes universels, il faudrait trouver une description qui
puisse s’appliquer ailleurs. Le terme
«pluralism» perçait le camouflage d’un conflit des classes qui se déguisaient en
groupes ou en factions. La représentation,
aux États-Unis, suivant Bentley, connotait les diverses influences des
factions. Tel est ce que Bentley
appelle «le fait fondamental de la représentation»: les Américains ne
participent à la politique or même à la societé que par des groupements plus ou
moins apparentés. Ils ne participent
pas au pouvoir en tant qu’individus, comme le soutient la théorie. Nous retrouvons ici l’hypothèse de Marx
selon laquelle l’individu n’a pas de place dans la société: il est ou
capitaliste ou prolétaire et peut, sous des noms différents, exprimer le même
phénomène du pluralisme. Or, l’intérêt
du travailleur ne’exprime pas comme l’intérêt d’un individu mais comme
l’intérêt collectif de tous les travailleurs.
Ici, nous trouvons, chez Bentley, les principes de base du concept de pluralisme,
concept par lequel nous analysons un système poltique au moyen des positions
relatives des divers groupements au sein de la société. Ces groupements ne sont qu’une version
modifiée et déguisée des classes historiques.
Mais l’importance est qu’ils soitent devenus la force motrice de
l’égalité nouvelle, une égalité plutôt relative que morale et qui, surtour, se
concentre sur le problème des races.
L’égalité
et le droit actuels: réponse au pluralisme
Le problème des races pose actuellement
aux États-Unis des questions redoutables pour les Américains, mais ce ne sont
ni la question de l’union ni celle de l’égalité, au moins dans le sens le plus
sigificatif. Sur le plan
constitutionnel, la question de l’union est plutôt une question politique qu’un
question sociale. La question sociale
s’exprimait chez Aristote quand il écrivait que, pour faire un peuple, il faut
que les gens s’entre-marient. Le pluralisme,
donc, n’est pas proprement une espèce de politique, mais un stade de la société. Dans tout État indépendant, dynamique,
caractérisé par l’union politique (union des voluntés constitutionnelles) et la
liberté, le pluralisme ne durera pas.
C’est là-dessus que se trompaient et
Tocqueville et Myrdal: Tocqueville d’abord, quand il ne savait pas prévoir la
guerre des frères qui mettrait fin a l’esclavage américain; Myrdal ensuite,
parce qu’il n’a pas su prévoir non plus comment le préjugé de couleur se
transformerait en avantage de couleur au moyen des programmes distribuant les
droits et les ressources suivant des formules proportionnelles. Tocqueville n’a pas compris la force du
principe de l’égalité dupuis la fondation des États-Unis; il n’a pas vu en
quelle mesure les Américains étaient politiquement des réformateurs. Myrdal n’a pas vu jusqu’où iraient les
Américains, fût-ce aux dépens de leurs
principes originels, pour changer leur état social. Et nous, retardataires d’aujourd’hui, nous
nous trompeons davantage encore si nous ne comprenons pas que la lueur du
pluralisme n’est autre chose que le reflet de la liberté.
Il nous faudra deux précautions pour
bien comprendre le pluralisme américain.
D’une part, on doit éviter de confondre avec le pluralisme la
multiplicité des intérêts sociaux et constitutionnels dont parlait James Madision
dans The Federalist Papers; elle a peu à voir avec la question des races
et des cultures. D’autre part, on ne
doit jamais négliger le principe sur lequel s’établit l’union constitutionelle
américaine en tant que base du pluralisme social. Les auteurs des Federalist Papers avançaient l’idée
d’accorder entre eux des individus dont les intérêts et les sentiments étaient
forts divers; pour y arriver, ils ne demandaient au gouvernement rien de moins
que de créer l’homogénéité là où auparavant, existait la diversité. Les hommes politiques de l’ère de la
fondation des États-Unis ont souvent parlé d’une homogénéité américaine, mais
de façon exagérée. La vérité est que
l’homogénéité géographiques des États-Unis n’était pas liée à une homogénéité
politique. Donc, on projetait un
gouvernement pour y suppléer—c’est-à-dire pour façonner les esprits et les
caractères des citoyens afin qu’ils deviennent plu homogènes dans leur
sentiments et leurs intérêts.
Le terme «Constitution» est trop
strictement interprété en tant que structure d’institutions ou de lois. Cet aspect n’est que la partie
transmissible—le feu Perse—d’une société donnée; elle correspond à ses
caractéristiques, mais toute société peut les obtenir par voie d’élection. Par contre, il y a d’autres caractéristiques
d’une société donnée qu’aucune autre société ne peut posséder. Cette partie non transmissible de tout
société est comprise dans la définition de la Constitution comme «arrangement
des fonctions»; elle est ce que nous dénommons «une façon de vivre»[7];
elle correspond à un rêve d’unité.
Le dessein de Publius était de
constituer une union qui pouvait se protéger, par son bien-être ou sa richesse,
à mesure qu’elle répandrait son républicanisme, c’est-à-dire l’égalité et le self
government, dans la société. Voilà
la réponse américaine au pluralisme; ele est la réponse originelle; elle est
aussi une réponse éternelle. Elle
permet de promouvoir systématiquement le bien commun en face des
intérêts particuliers.
William
B. Allen
Harvey
Mudd College
Californie
* Published in Ethique et droit à l’age democratique (Caen, France: Centre de Philosophie Politique et Juridique), 1990: 18 (pp. 175-88).
[1] Edward S. Corwin, The Higher Law Background of American Constitutional Law, Ithaca, NY: Cornell University Press, 1955. Cf. p. 5, 6, 61, 67, 72, 87. sq.
[2] Voir The Federalist Papers, §1.
[3] Voir Montesquieu, De l’Esprit des Lois, livre I.
[4] Th. Jefferson, Notes on the State of Virginia, 1783.
[5] Dans les paragraphes suivants, je répète les éléments d’un discours présenté au colloque international, «Il Nuovo Pluralismo Culturale e Razziale della Società Europea,» qui a eu lieu des 9-11 Novembre 1989, à Villa Albrizzi-Franchietti (Preganziol) et organisé par la Provincia di Treviso er l’Instituto Internazionale J. Maritain, Centro Study e Richerche, Treviso, Italy.
[6] L’origine s’en trouve dans l’œvre de Arthur F. Bentley, The Process of Government, ed. by Peter H. Odegaard, Cambridge, Harvard University Press, 1967. Au commencement, Bentley employa les termes de «pression» et «force», pour soutenir l’idée que «The phenomena of government are from start to finish phenomena of force.» Le fait achevé, il alla directement à la fin «. . . we shall never find a group interest of the society as a whole. We shall always find that the political interests and activities of any given group—and there are no political phenomena except group phenomena—are directed against other activities of men, who appear in other groups, political or other. The phenomena of political life which we study will always divide the society in which they occur . . . The society itself is nothing other than the complex of groups that compose it» (p. 222).
[7] Voir W. B. Allen «Justice and the General Good: Federalist 51», Saving the Revolution: The Federalist Papers and the American Founding, éditeur Charles R. Kesler, New York: The Free Press, 1987, p. 140. Il est exact de dire «régime» plutôt que «gouvernement» ici (en parlant de la «surété» du régime, particulièrement lorsqu’il est en fonctionnement) car lorsque tout fonctionne ensemble, les actes sont probablement déterminés par le genre du régime. Ce qu’Aristote signifie, quand il définit le «régime» comme un arrangement de fonctions, est plus qu’une simple structure institutionnelle. Il entend les caractéristiques humaines qui prédominent dans une société et qui lui donnent son caractère propre.